L’antibiothérapie en aviculture et ses implications

Dr. GOUCEM Rachid

Maître-Assistant en Pathologie aviaire

Ecole Nationale Supérieure Vétérinaire d’Alger

 

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Les antibiotiques sont employés comme principal moyen de lutte contre les infections bactériennes en médecine vétérinaire, que ce soit dans les élevages d’animaux de production ou pour soigner les animaux de compagnie.

En aviculture particulièrement, la thérapie antimicrobienne est un outil indispensable pour réduire les énormes pertes dans l’industrie de la volaille, provoquées par les infections bactériennes.

Dans ce contexte, l’utilisation d’antibiotiques a deux objectifs : thérapeutique et zootechnique. Les antibiotiques ont tout d’abord une utilisation thérapeutique visant l’éradication d’une infection présente (but curatif) ou la prévention d’une infection possible, à l’occasion d’un transport, d’une vaccination ou autre stress (but prophylactique). Les principales familles d’antibiotiques sont représentées mais le nombre de molécules est très restreint si on le compare avec celui des molécules à usage humain.

À côté de cet usage thérapeutique, on trouve une utilisation propre à l’élevage de rente : l’utilisation zootechnique. Cette pratique relève d’une observation qui date du début de l’emploi des anti-infectieux : si de faibles quantités sont incorporées dans l’aliment en période de croissance des animaux, on obtient une amélioration du gain de poids que l’on peut estimer entre 2 et 5%. Cet effet est principalement observé dans des élevages avec un niveau d’hygiène précaire et tend à diminuer avec l’amélioration des conditions sanitaires.

Le traitement métaphylactique est quant à lui appliqué à la fois à des animaux malades et à des animaux d’un même groupe qui sont encore cliniquement sains, mais avec une forte probabilité d’être infectés du fait d’un contact étroit avec les animaux malades.

En Europe, l’utilisation des antibiotiques comme « facteurs de croissance » est interdite depuis 2006, après avoir été encadrée par une législation datant de 1974 qui définissait la liste des molécules utilisables dans ce but. Dès 1974, on ne pouvait plus utiliser ni les β-lactamines ni les tétracyclines. Celles-ci sont encore utilisées aux États-Unis, et à des doses proches des doses thérapeutiques.

 

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À partir de 1999, seules quatre molécules étaient utilisables en tant qu’additifs ou facteurs de croissance, dont deux anticoccidiens, le monensin et la salinomycine, et deux antibiotiques, l’avilamycine et le flavophospholipol. Ces dernières n’ont de relation de structure ou d’activité avec aucune autre utilisée en médecine humaine. Elles ont été interdites non pas parce que des traces pourraient se retrouver dans la viande, mais plutôt pour prévenir l’acquisition d’une résistance des bactéries, qu’elles soient pathogènes ou commensales.

 

Conséquences de l’utilisation irraisonnée des antibiotiques

Le choix des anti-infectieux est encore trop souvent fait sans recours à un antibiogramme préalable. La conséquence immédiate de la résistance aux antibiotiques en élevage est l’échec thérapeutique. Par ailleurs, on craint de plus en plus que le recours aux antimicrobiens en médecine vétérinaire et pour les besoins de l’élevage ne se répercute sur la santé humaine en cas de développement de bactéries résistantes chez les animaux et de leur transmission à l’homme par la chaîne alimentaire ou l’environnement. Il n’existe cependant encore aucun consensus scientifique sur la responsabilité exacte des antibiotiques administrés aux animaux dans le développement des résistances et leur transfert à des bactéries pouvant affecter l’humain.

Toute utilisation d’antibiotiques conduit tôt ou tard à la sélection de bactéries résistantes. Des évolutions constantes sont observées avec, semble-t-il, une accélération dans les dernières années. C’est tout d’abord une augmentation de la fréquence des bactéries résistantes et une augmentation des multi-résistances. Actuellement, en élevage intensif, les bactéries isolées à l’occasion d’une pathologie sont en majorité résistantes à plusieurs

 

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antibiotiques de familles différentes. Ainsi, si une bactérie résiste à plusieurs antibiotiques de familles différentes, l’utilisation d’un seul de ces antibiotiques favorisera la sélection et la diffusion de celle-ci, mais également des différents mécanismes de résistance aux autres familles. On parle alors de phénomène de co-sélection.

Les mécanismes de résistance sont multiples et variés.

  • Synthèse d’enzymes bactériennes capables de modifier la molécule antibiotique et ainsi de l’inactiver
  • Modification de la cible
  • Synthèse d’enzymes capables de court-circuiter la voie métabolique dans laquelle intervient l’antibiotique
  • Diminution de la perméabilité bactérienne
  • Mise en place d’un système d’efflux de la molécule hors de la bactérie.

Les supports génétiques de ces différents mécanismes peuvent être le chromosome ou des plasmides dont beaucoup sont transférables entre bactéries. Ces plasmides transférables jouent un grand rôle dans la diffusion de la résistance.

La résistance aux antibiotiques est très répandue dans les isolats bactériens dans le monde entier. La surveillance continue de ces résistances fournit des données utiles pour le choix des molécules à utiliser. La flore intestinale est le principal réservoir pour des gènes de résistance : E. coli est un indicateur utile de résistance aux antibiotiques, acquise par les bactéries dans une communauté. Les études sur E. coli sont d’une importance particulière car ce sont des espèces occupant des niches multiples, y compris des hôtes humains et animaux. En outre, les E. coli échangent efficacement leur matériel génétique avec des microbes pathogènes tels que les salmonelles, Shigella, Yersinia, vibrions et E. coli pathogènes.

 

Risques liés aux résidus

Pour la santé humaine, les risques peuvent être de deux ordres : ceux posés par les résidus dans la viande de consommation et ceux dus à la contamination de l’homme par des bactéries zoonotiques résistantes à des antibiotiques utilisés par l’homme. Des risques toxiques et allergiques peuvent être encourus

par le consommateur du fait de la persistance de résidus dans les denrées alimentaires.

En élevage de rente, la législation a conduit à définir des Limites Maximales de Résidus (LMR), et toute utilisation d’antibiotiques en dépend : temps d’utilisation et période d’arrêt de traitement avant l’envoi de l’animal à l’abattoir. Des antibiotiques pour lesquels aucune LMR n’était acceptable ont été retirés par décision européenne. C’est le cas du chloramphénicol et des nitro-imidazoles. En conséquence, le problème des résidus ne doit théoriquement plus se poser au terme de la mise en place de cette législation.

Le risque dû au transfert de bactéries pathogènes zoonotiques de l’animal à l’homme existe, mais il est difficile de les mettre en évidence, de les quantifier et d’en mesurer les conséquences. De plus, lorsque les mêmes molécules thérapeutiques sont utilisées chez l’homme et l’animal, il est difficile de faire la part des mécanismes qui relèvent d’une utilisation à l’hôpital, en médecine de ville ou en élevage.

Les pays disposant d’une aviculture intensive, et c’est le cas pour l’Algérie, sont concernés par les mêmes préoccupations que l’hémisphère nord à propos du risque de dissémination de bactéries résistantes ou de transfert de gènes à des bactéries susceptibles d’infecter l’homme. La plupart des pays, développés ou non, ont mis en place des procédures administratives en matière d’autorisation de mise sur le marché des médicaments, mais le degré d’application de ces mesures varie considérablement d’un pays à l’autre. Différentes combinaisons de points faibles ont été identifiées comme des obstacles à l’utilisation prudente des médicaments antimicrobiens : absence de législation claire, déficience des connaissances, défaut de sensibilisation, faiblesse des ressources, inefficacité des services vétérinaires…

En résumé, plus les antibiotiques sont utilisés, plus les probabilités sont grandes que des bactéries acquièrent une résistance. C’est ainsi que certaines techniques de production du poulet sans antibiotiques ont été développées, mais de manière encore anecdotique.

 

Poulets sans antibiotiques

Ces techniques de production ne sont pas très complexes : l’aviculture biologique mise sur un plus grand bien-être des oiseaux et un encadrement d’élevage différent. Tout se tient dans le contrôle de l’environnement.
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La première condition à respecter est une réduction des densités : une diminution de 25 à 30% est habituellement préconisée. Il faut aussi disposer une litière de bonne qualité, épaisse, sèche et non poussiéreuse. Un programme de lumière sans excès, en durée et en intensité, et un calme absolu évitent les stress, sans préjudice sur les performances zootechniques. Enfin, le respect des normes d’ambiance (température, hygrométrie et aération pour éviter l’accumulation des gaz, ammoniac notamment) et de l’hygiène est une nécessité absolue, tant pour des objectifs zootechniques que pour limiter la pression microbienne. La philosophie des tenants de l’aviculture sans antibiotiques tient au confort des oiseaux et non pas seulement au respect de normes édictées par des laboratoires plus soucieux de rentabilité économique que du bien-être des animaux, notions pourtant tout à fait compatibles.